La dictature militaire (1932-1973)

Histoire de la Thaïlande - partie 4/5

La monarchie constitutionnelle

Le coup d’état de 1932 fit passer le gouvernement du Siam d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle. La première constitution du Siam mit en place une Assemblée Nationale constituée pour moitié de représentants nommés et pour moitié de représentants élus au suffrage indirect. On nomma un premier ministre et un conseil des ministres, de manière à ce que le régime ait toutes les apparences d’un régime consitutionnel.

Rapidement, des conflits apparurent entre les membres de la nouvelle coalition au pouvoir. Les royalistes se révoltèrent contre le gouvernement en 1933 mais l’armée resta loyale au gouvernement et les royalistes furent battus. Le Roi accusa le gouvernement de manquer de principes démocratiques (en effet, il n’y avait pas de débats et une forte censure) et il finit par abdiquer. Le gouvernement choisit le prince Ananda Mahidol, qui à l’époque était à l’école en Suisse, pour le remplacer. Certains pensent que la jeunesse du nouveau roi et son absence étaient les raisons principales de ce choix. Pour la première fois de son histoire, le Siam eut un monarque qui n’y résida pas, et cele dura 15 ans.

Le gouvernement fit des réformes importantes. La monnaie ne fut plus basée sur l’or, ce qui permit au commerce de se redresser. On augmenta les dépenses pour l’éducation, améliorant ainsi le taux d’alphabétisation. L’université Thammasat fut fondée, elle offrait une alternative à la très élitiste université Chulalongkorn. On élut des conseils locaux et provinciaux et en novembre 1937, la démocratie progressa considérablement quand l’Assemblée Nationale fut élue au suffrage direct, même si les partis politiques n’étaient toujours pas autorisés. On augmenta également le budget de l’armée, un signe clair de l’influence croissante des militaires.

Phibun : sur la route du nationalisme

L’armée, dirigée par le major-général Plaek Pibulsonggram (connu sous le nom de Phibun) qui était également Ministre de la Défense, et les libéraux civils menés par Pridi Phanomyong, le Ministre des Affaires Etrangères, travaillèrent harmonieusement pendant plusieurs années, mais la coopération s’arrêta quand Phibun devint Premier ministre en décembre 1938. Phibun admirait Benito Mussolini et son régime prit rapidement des allures fascistes. Au début de 1939, 40 opposants politiques furent arrêtés et 18 exécutés, les premières condamnations à mort pour raisons politiques depuis plus d’un siècle. Phibun lança une campagne démagogique contre les commerçants chinois. Les écoles et les journaux chinois furent fermés et il augmenta les taxes des établissements chinois.

Luang Plaek Phibunsongkhram (Phibun)
Luang Plaek Phibunsongkhram (Phibun).

Phibun copia la propagande utilisée par Hitler et Mussolini pour cultiver le culte du chef. Des slogans pro-gouvernementaux étaient constamment diffusés à la radio et imprimés dans les journaux ou sur des panneaux. Le portrait de Phibun était affiché partout, tandis que ceux de l’ex-roi Prajadhipok, très critique du régime autocratique, étaient bannis. Au même moment, Phibun promulgua des lois autoritaires qui donnaient au gouvernement le pouvoir d’arrêter qui il voulait et de censurer la presse complètement. Pendant la Deuxième guerre mondiale, les journaux ne pouvaient imprimer que des bonnes nouvelles en provenance de l’Axe.

En 1939, Phibun changea le nom du pays : Prathet Thai, ou la Thaïlande, ce qui veut dire le pays des hommes libres. C’était une décision nationaliste : cela impliquait l’unité de tous les peuples parlant le taï (y compris les Laotiens et les Shans) et l’exclusion des Chinois. Le slogan du régime devient “La Thaïlande pour les Thaïs”. Les Thaïs devaient saluer le drapeau, connaître l’hymne national et parler la langue nationale. On enseignait le patriotisme à l’école et c’était un thème récurrent dans la musique et la danse.

Phibun essaya sans relâche de débarrasser la société de ses influences royalistes : il remplaça les jours fériés royaux par des événements nationaux, tandis que les titres royaux et aristocrates furent abandonnés.

La Seconde Guerre mondiale

Le Monument de la Victoire à Bangkok
Le Monument de la Victoire à Bangkok.

En 1940, la majeure partie de la France était occupée par l’Allemagne nazie, et Phibun en profita pour venger les humiliations que la France avait imposées au Siam en 1893 et 1904, quand les Français ont redessiné les frontières avec le Laos et le Cambodge en imposant une série de traités. En 1941, la Thaïlande envahit l’Indochine française, débutant la guerre franco-thaïe. Les Thaïs, mieux équipés et plus nombreux que les forces françaises, dominèrent la guerre terrestre et aérienne, mais subirent une défaite navale importante pendant la bataille de Koh Chang. Les Japonais intervinrent pour pour servir de médiateurs. Finalement la Thaïlande récupéra les territoires litigieux du Laos et du Cambodge.

Cette guerre fut célébrée comme une grande victoire, et quelques mois plus tard on érigea le Monument de la Victoire à Bangkok. Ce qui ne fut pas sans poser problème en 1945, quand la victoire des Alliés dans la guerre du Pacifique força la Thaïlande à évacuer les territoires récupérés en 1941 et à les rendre à la France.

La campagne d’extension territoriale thaïe prit fin le 8 décembre 1941, quand le Japon envahit la Thaïlande à partir de ses côtes méridionales et du Cambodge. Après avoir résisté quelques temps, le régime de Phibun autorisa les Japonais à traverser le pays pour aller attaquer la Birmanie et envahir la Malaisie péninsulaire. Après la défaite alliée au début de l’année 1942, Phibun était convaincu que le Japon gagnerait la guerre, et il décida de former une alliance militaire avec les Japonais.

En récompense, le Japon autorisa la Thaïlande à envahir et annexer l’Etat Shan dans le nord de la Birmanie et à récupérer les sultanats du nord de la Malaisie qui avaient été perdus à cause d’un traité avec la Grande-Bretagne. En janvier 1942, Phibun déclara la guerre à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, mais l’ambassadeur de Thaïlande à Washington, Seni Pramoj, refusa d’en rendre compte au Conseil d’Etat. Au lieu de cela, il déclara que le régime de Phibun était illégal et forma son propre gouvernement à Washington.

Une portion du chemin de fer de la mort
Une portion du chemin de fer de la mort.

En 1942, il fallut trouver une route alternative pour le convoiement des forces, ravitaillement et équipements japonais jusqu’en Birmanie, en raison de la vulnérabilité face aux attaques des sous-marins alliés. Les Japonais commencèrent la ligne de chemin de fer Thaïlande-Birmanie, appelée aussi ligne de la mort, en juin 1942. Pour cela, ils forcèrent environ 200 000 ouvriers asiatiques et 60 000 prisonniers de guerre alliés à y travailler. Environ 100 000 ouvriers et 16 000 alliés y perdirent la vie.

En 1944, il était évident que les Japonais allaient perdre la guerre et leur comportement en Thaïlande était devenu de plus en plus arrogant. Bangkok souffrait terriblement des bombardements alliés. Ce fait conjugué aux difficultés économiques causées par la perte de marchés pour l’exportation de riz, fit que la guerre et le régime de Phibun devinrent très impopulaires. En juillet 1944, Phibun fut chassé par le gouvernement infiltré de Seni Pramoj. Le nouveau gouvernement évacua rapidement les territoires britanniques que Phibun avait occupés.

Les Japonais capitulèrent le 15 août 1945. Les Britanniques considéraient que la Thaïlande était partiellement responsable des dommages immenses subis par les Alliés et voulaient traiter le royaume comme un ennemi vaincu. Cependant, les Américains n’avaient aucune sympathie pour les régimes coloniaux français et britanniques et ils soutinrent le nouveau gouvernement thaï. Par conséquent, la punition de la Thaïlande pour son implication pendant la guerre fut légère. Après la guerre, la Thaïlande eut des relations privilégiées avec les Etats-Unis, considéré comme un protecteur contre les révolutions communistes des pays voisins.

L’après-guerre

Seni Pramoj devint Premier ministre en 1945 et décida rapidement de redonner au pays le nom de Siam, comme symbole de la fin du régime nationaliste de Phibun. Des élections démocratiques se tinrent en janvier 1946. Ce furent les premières élections autorisant les partis politiques, et la majorité des voix alla au Parti du Peuple de Pridi Phanomyong et ses alliés. En mars 1946, Pridi devint le premier Premier Ministre élu démocratiquement. En 1947, il accepta de rendre les territoires français occupés depuis 1940 en échange d’une admission à l’ONU, la fin des revendications d’après-guerre contre le Siam et une aide américaine substantielle.

Pridi Phanomyong
Pridi Phanomyong.

En décembre 1945, le jeune roi Ananda Mahidol (Rama VIII) revint d’Europe, mais il mourut en 1946 au palais, tué d’une balle dans la tête dans des circonstances non éclaircies. Son jeune frère Bhumibol Adulyadej, qui était scolarisé en Europe, lui succéda. Pridi fut pris dans des rumeurs l’accusant d’avoir pris part au régicide, et il fut contraint de démissionner en août. Sans lui, le gouvernement civil se délita et l’armée prit le pouvoir en novembre 1947. En avril 1948, l’armée rappela Phibun d’exil et lui redonna le poste de Premier ministre. Pridi dut, lui, partir à son tour en exil. En juillet 1949, le pays retrouva le nom de “Thaïlande”.

Le retour de Phibun coïncida avec le début de la Guerre froide et l’établissement d’un régime communiste dans le nord du Vietnam. Il parvint rapidement à s’attirer l’aide des Etats-Unis, inaugurant une longue tradition de régimes militaires thaïs soutenus par les Etats-Unis. De nouveau, les opposants politiques furent arrêtés et jugés, et certains furent exécutés. Il y eut des tentatives de contre coups d’état par les partisans de Pridi en 1948, 1949 et 1951. Le deuxième entraîna des combats lourds entre l’armée et la marine, mais Phibun remporta la partie.

En 1951, le régime abolit l’Assemblée Nationale en tant que conseil élu. Les universités et la presse s’opposèrent fermement à cette décision, entraînant encore davantage de procès et de répression. Cependant, le régime bénéficia du boom économique d’après-guerre, entretenu par les exportations de riz et l’aide américaine. L’économie thaïe commença à se diversifier, tandis que la population et l’urbanisation augmentèrent.

Dès 1955, la suprématie de Phibun fut menacée par de jeunes rivaux, menés par le Maréchal Sarit Thanarat et le Général Thanom Kittikachorn. Pour assurer sa position, il réinstaura la constitution de 1949 et organisa des élections, remportées par ses partisans. Mais l’armée n’était pas prête à abandonner le pouvoir et en septembre 1957, elle réclama la démission de Phibun. Quand Phibun essaya de faire arrêter Sarit, l’armée fit un coup d’état pacifique le 17 septembre 1957, mettant un terme définitif à la carrière de Phibun. Thanom devint Premier ministre, puis en 1958 il laissa la place à Sarit, le vrai chef du régime. Sarit resta au pouvoir jusqu’à sa mort en 1963, puis Thanom revint à nouveau aux affaires.

Sarit et Thanom étaient les premiers leaders thaïs ayant reçu une éducation entièrement en Thaïlande, et ils étaient donc moins influencés que la génération de Pridi et Phibun par les idées politiques européennes, qu’elles soient fascistes ou démocratiques. Au contraire, ils menaient une politique traditionnaliste et voulaient restaurer le prestige de la monarchie et maintenir une société basée sur l’ordre, la hiérarchie et la religion. Ils considéraient que l’armée était la mieux placée pour s’en assurer et aussi pour combattre le communisme. Le jeune roi Bhumibol qui retourna en Thaïlande en 1951 coopéra avec ce projet. Le statut prééminent de la monarchie thaïe a donc pris racine à cette époque.

Le Roi Bhumibol Adulyadej et la Reine Sirikit
Le Roi Bhumibol Adulyadej et la Reine Sirikit

 

La guerre du Vietnam et les années 60

Pendant la guerre d’Indochine, disputée entre les Vietnamiens et les Français, la Thaïlande resta en retrait (détestant cordialement les deux camps). Mais lorsque cela devint une guerre entre les Etats-Unis et les communistes vietnamiens, la Thaïlande s’engagea auprès des Américains. Les Vietnamiens ripostèrent en soutenant l’insurrection communiste en Thaïlande, dans le Nord, le Nord-Est et parfois le Sud.

La guerre du Vietnam accéléra la modernisation et l’occidentalisation de la société thaïe. La présence américaine et la confrontation avec la culture occidentale qu’elle entraîna eut des conséquences sur presque tous les aspects de la vie thaïe. La population augmenta très rapidement à mesure que les conditions de vie s’améliorèrent et un exode rural massif eut lieu, surtout vers Bangkok. En 1965, la Thaïlande comptait 30 millions d’habitants et ce chiffre allait doubler à la fin du XXème siècle. La population de Bangkok a décuplé depuis 1945 et a été multipliée par trois depuis 1970.

La période de la guerre du Vietnam vit aussi une augmentation de la diffusion des médias de masse. Dans les universités, les étudiants en apprenaient chaque jour davantage sur le système politique et économique de leur pays, et cela réactiva le militantisme au sein des universités. Ce fut également une époque propice au développement d’une classe moyenne, qui se créa petit à petit une identité propre.

Mais le développement économique ne bénéficia pas à tout le monde. Dans les années 1960, l’insatisfaction augmenta chez certains ruraux touchés par la pauvreté et se sentant abandonnés par le gouvernement central de Bangkok. Au début des années 70, cette colère se manifesta par un mouvement paysan. Les protestations visaient les pertes de terre, les loyers élevés, les mauvais traitements de la police, la corruption des élites locales, les mauvaises infrastructures et une pauvreté écrasante.

Field Marshal Thanom Kittikachorn
Field Marshal Thanom Kittikachorn.

Dès la fin des années 1960, de plus en plus de voix s’élevèrent pour critiquer le gouvernement militaire, considéré comme incapable de régler les problèmes du pays. A la suite des étudiants, le monde des affaires mit également en cause les capacités du gouvernement et ses relations avec les Etats-Unis. Le roi annonça qu’il était temps de restaurer le Parlement et d’adopter une nouvelle constitution, ce que le gouvernement fit en 1968, annonçant des élections pour l’année suivante. Le parti gouvernemental créé par la junte militaire gagna les élections et Thanom resta Premier ministre.

Etonnamment, l’Assemblée n’était pas totalement soumise aux ordres. Certains députés (surtout des docteurs, avocats, journalistes…) s’opposèrent visiblement à un nombre de décisions, mettant en évidence la corruption du gouvernement dans certains grands projets. En 1971, alors que le nouveau budget était débattu, il apparut possible que la demande des militaires pour une augmentation de leurs fonds soit rejetée par un vote. Plutôt que de perdre la face, Thanom fit un putsch contre son propre gouvernement, suspendit la constitution et en profita pour dissoudre le Parlement. Une nouvelle fois, la Thaïlande fut placée sous un régime militaire absolu.

Cette approche forte qui avait marché pour Phibun en 1938 et 1947, et pour Sarit en 1957-58, se revèlera infructueuse. Au début des années 1970, les Thaïs étaient suffisamment consciente des affaires politiques pour ne pas accepter un régime autoritaire injustifié. Le roi, profitant de ses discours les jours fériés, critiqua ouvertement le régime de Thanom. Il mit en doute l’utilisation de la violence pour combattre l’insurrection. Il mentionna la corruption répandue largement dans le gouvernement et confia qu’il considérait que les coups d’état ne devraient plus exister dans le système politique thaï. De plus, la junte se trouva confrontée à de plus en plus d’opposition au sein de l’armée elle-même.

Le mouvement démocratique de 1973

Finalement, ce sont les étudiants qui jouèrent un rôle décisif dans la chute de la junte. Les manifestations étudiantes commencèrent en 1968 et prirent de l’ampleur au début des années 1970 malgré l’interdiction des réunions politiques. En octobre 1973, 13 étudiants furent arrêtés, car on leur reprochait d’avoir conspiré contre le gouvernement. Plusieurs milliers de personnes prirent part aux manifestations et, si leur but premier était de demander la libération des étudiants arrêtés, les manifestants finirent par réclamer une nouvelle constitution et le remplacement du gouvernement.

Le Monument de la Démocratie à Bangkok
Le Monument de la Démocratie à Bangkok.

Le 13 octobre, le gouvernement céda et libéra les détenus. Les leaders annulèrent la manifestation, conformément aux vœux du roi qui, de notoriété publique, était contre le mouvement démocratique. Alors que la foule se dispersait le lendemain, le 14 octobre, de nombreux étudiants se retrouvèrent bloqués parce que la police essayait de contrôler les manifestants en bloquant l’accès sud à la rue Rajavithi. Dépassés par une foule hostile, la police répondit par la violence en tirant et en utilisant des gaz lacrymogènes. En quelques minutes, une émeute se déclara.

L’armée intervint et des tanks remontèrent l’avenue Rajdamnoen tandis que des tireurs en hélicoptère faisaient feu sur l’université Thammasat. Quelques étudiants essayèrent d’arrêter les tanks en les emboutissant avec des bus et des camions de pompiers, mais le résultat fut désastreux.

Le chaos était total. Le roi Bhumibol ouvrit les portes du Palais Chitralada aux étudiants qui se faisaient tirer dessus par l’armée. Malgré les ordres de Thanom, qui demandait aux militaires d’intensifier la répression, le chef des armées, Kris Sivara, retira ses troupes des rues.

Le Roi condamna à la fois l’incapacité du gouvernement à contrôler les manifestations et le rôle supposé des étudiants. Thanom démissionna et le roi lui demanda de quitter le pays.

Ainsi tomba la junte, au prix de 1 577 vies humaines.

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